20 juil. 2019

Perpétuelles




Perpétuelles




Je veux écrire au pluriel.

« NOUS, pronom personnel du pluriel des deux genres : Représente le locuteur et une ou plusieurs autres personnes constituant avec lui un groupe. »

C’est étrange comme le sens des mots change avec l’expérience; comme « nous » résonne si différemment en moi que cette définition du Larousse. « nous » ne désigne pas un groupe, mais une entité, plurielle. Cet article ne parle pas de C, A, M et L, parce qu’il serait absurde d’individualiser ce qui nous lie. Cet article ne parle pas d’une alliance, il raconte une union. 
C’est ici que se trouve la difficulté. Comment écrire sur nous alors que je n’en suis qu’un fragment ? Comment décrire l’univers lorsque l’on n’est qu’une étoile ? Je savais qu’atteindre ce que nous sommes me serait impossible. Ma cosmographie ne sera jamais parfaite, et malgré mon obstination à vouloir nous offrir notre transcription exacte, je me décide aujourd’hui à me confronter à la blancheur d’une page vierge.
Ce qui me pousse à nous traduire en deux dimensions, ce n’est pas un coup de génie qui me permettrait soudain de nous expliquer complètement. Si j’essaye aujourd’hui, c’est parce que je le dois. 

Impossible de nous faire commencer au commencement. Personne ne sait comment apparaissent les univers, et le nôtre ne fait pas exception. La simple réunion de C, A, M et L ne signifie rien; le secret des univers réside dans leur perpétuelle naissance. Nos émotions, pensées, souvenirs, nous créent à chaque instant, et éclaboussent de vie notre infinité. L’énergie s’échange entre les « je » de C, A, M et L, et repousse toujours la supposée limite de la nébuleuse mémorielle que nous avons construites de nos propres mains, et que je ne peux cesser de contempler, béate, devant tant de complexité, tant de richesse, devant notre transcendance. 

C’est cette béatitude, entre-autres, qui guide mes doigts aujourd’hui. C’est le respect profond envers notre petit univers, la gratitude tremblante d’y être une étoile, qui m’obligent à nous dédier cet article.  Mais je sais depuis notre big bang que je veux essayer de nous écrire, et si j’ai enfoui les mots jusqu’à maintenant, c’est parce que je voulais aussi qu’ils viennent étreindre l’appréhension qui grandit chez C, A, M et L alors que le temps qu’il leur reste rétrécit. Les temps qui nous ont vu naître s’étiolent, mais elles ne doivent pas oublier ce qu’elles sont, ce pourquoi je ne doute jamais de nous.

J’ai dit que les temps de notre naissance se terminaient, mais là est notre merveille : dans l’univers, le temps et l’espace ne signifient rien.
Nous serons toujours quatre petites étoiles dans un cosmos d’instants. Nos « je » s’éloigneront peut-être, ou peut-être pas, selon les chemins de de C, A, M et L. Mais ce que nous sommes, ensemble, ne peut s’effacer. C’est pour cela que ma reconnaissance de vous avoir rencontré est totale; les temps nous ont permis de nous créer, et m’ont offert la chance de devenir une étoile pour l’éternité. 
En plus d’être totale, ma gratitude est donc sereine : nous existons, et nous n’avons pas besoin de faire plus. Je ferai tout pour conserver l’amour qui me lie à vous, et peut-être que ce ne sera pas suffisant. 
Mais le joyau d’infinité dont je fait partie ne se brisera jamais…

C, A, M : il n’y a aucune raison d’être triste. Nous ne pouvons pas mourir. 
Merci de nous avoir rendues infinies.
Plurielles.
Perpétuelles. 











8 janv. 2019

Complexe et harmonieuse

https://luquilit.blogspot.com/2019/01/complexe-et-harmonieuse.html




16h25
Lycée.

Ballotée doucement par le remous des conversations autour de moi, je marche, guidée par mon esprit qui m'attend déjà dans la prochaine salle de classe. Complètement déconnectée, j'attends juste d'être arrivée à bon port pour ré-allumer l'extérieur. Pour l'instant, objectif : salle 228.
Quelques voix plus familières que les autres se pressent à l'orée de mon crâne, sans parvenir à y pénétrer. Je hoche la tête, un son vaguement affirmatif sort de ma gorge. Je m'excuse silencieusement d'être aussi inattentive, mais je veux rester débranchée quelques secondes encore.

Dans l'obscurité de mon cerveau, mes pensées prennent une grande inspiration, pour rester silencieuses 50 minutes de plus.

[Je passe la porte 228, je débouche mentalement mes oreilles, j'ouvre ma fenêtre. La lumière des néons me parvient, aussi laide que jamais, la phrase que finit la personne la plus proche de moi remonte à la surface. Je souris et me jette dans le bruit avant qu'une autorité quelconque vienne nous sermonner. Mes pensées tiendront en apnée une heure encore, et mes notes seront prises impeccablement sur le papier immaculé.]

Dans l'obscurité de mon cerveau, mes pensées prennent une grande inspiration, pour rester silencieuses 50 minutes de plus.
Que l'on est bien, ici, dans le noi...
Qu..?
Son rire troue mon rideau mental, une vague de lumière blanche remue mon esprit. Immédiatement, j'ouvre immensément la fenêtre, fascinée, presque apeurée. Lorsque je vois ce qui a brisé ma concentration, une pointe de contrariété me pique doucement. Comment peut-elle encore me surprendre ?
Contrariée, mais pas déçue. Tomber sur elle au hasard des couloirs m'amène toujours à me poser les mêmes questions, sans que jamais je ne me lasse, sans que jamais le rideau noir de mon esprit tienne. "Qu'est-ce qui la distingue du reste ?" "Pourquoi m'intrigue-t-elle autant ?"
Et toujours, mes pensées, totalement réveillées par la lumière qui déchire le rideau, me fournissent les mêmes réponses.
D'abord, ce n'est pas de l'amour. C'est ce qui me vient à l'esprit en premier. Serais-je...? Non. Il suffit que j'imagine d'autres choses pour que cela ne fasse aucun doute.
Il y a bien une attirance, cependant. Lorsque je la croise, tout se stoppe et je suis éjectée de moi-même pour me brûler dans sa lumière. En continuant mes pas, je l'observe de plus près une énième fois, détaillant son profil plongé dans une vive conversation avec ses voisins.
Lorsque l'on fait du cas par cas, on ne distingue rien de particulier. Ses traits sont réguliers, mais pas particulièrement élégants; sa silhouette est harmonieuse sans arborer les courbes inatteignables des déesses étalées sur les panneaux publicitaires. Pourtant, il suffit de s'écarter un peu pour remarquer qu'elle est spéciale.
En relief par rapport au reste.
Son apparence, sans doute, la pousse devant les autres. Son style vestimentaire est unique. Pas particulièrement coloré, pas particulièrement sombre, pas garçon manqué ou petite femme, juste elle. Juste unique, avec des pièces introuvables que l'on imagine jamais sans son corps pour leur donner forme. Elle ne s'habille pas; ses vêtements l'habillent.
Ses cheveux crient sa personnalité. Ils sont extrêmement courts, pas plus d'un centimètre, et ils semblent nous narguer toutes. Elle reste si belle, plus féminine que la plupart d'entre nous sans doute, en ayant supprimé cet accessoire qui nous paraissait pourtant indispensable. Elle a cassé la règle, se révoltant silencieusement sans agresser personne, en nous montrant qu'elle porte ce qui lui va, peu importe ce qui est permis. Et que c'est magnifique.
Je continue à l'observer. Ses yeux, marrons, pourtant si communs qui vous donnent le monde dès qu'ils se fixent sur vous, brillant d'une lueur inhabituelle - malice, profonde intelligence, rire aussi, comme si elle était la seule à percevoir la vérité, parfois absurde, burlesque, pour son esprit trop vif. Sa peau veloutée, sortant d'une photo en argentique, et ses mains voletant autour d'elle, captant votre attention déjà conquise pour vous amener jusqu'à son sourire délicat.
J'ai parfois l'impression de ne pas être la seule à être absorbée par la lumière qu'elle émet; en vérité, je pense que chacun d'entre nous se questionne en la voyant, se posant les mêmes questions que moi, sans peut-être arriver à y apporter une réponse.
Il y a cependant une certitude que nous partageons tous. Ce sont ces détails, parmi une foule d'autres choses, qui lui apportent cette aura si particulière; c'est sa différence qui fait sonner sa voix différemment parmi le magma des conversations adolescentes. "Cultivons nos différences", combien de fois chacun d'entre nous a entendu cette affirmation sans y croire, et se retrouve à présent devant elle, qui justifie de tout son être la phrase habituellement vide. Elle semble plus unique que nous, plus belle, intelligente, plus.
Elle est plus.
Au milieu des notes, elle est l'arpège, surprenant de singularité et de perfection. Composée des mêmes choses.
Mais complexe et harmonieuse.



5 déc. 2018

Mouillons-nous un peu

https://luquilit.blogspot.com/2018/12/mouillons-nous-un-peu.html


      C'est amusant comme il est facile d'épancher ses larmes par écrit, d'anesthésier ce qui blesse en traçant quelques traits au stylo bic au coin d'une feuille chiffonnée. Écrire les gerçures de son âme pourrait sembler le plus compliqué, et pourtant... Rien n'inspire plus que le chagrin. Il n'y a qu'à voir les grands classiques de la littérature. C'est horrible à dire, mais que serait Victor Hugo sans "demain dès l'aube" et "les Misérables" ? Lorsque je vois la propension d'auteurs qui ont passé leur vie à crier leur désespoir, je m'interroge toujours sur ce que cela peut signifier. Les Hommes sont-ils, comme certains le prétendent, des éternels pessimistes observant toujours le mauvais côté ? Ou bien les moments lumineux qui ponctuent notre existence sont-ils si fragiles, que même nos mots risqueraient d'en altérer la beauté ?
Je dois dire que je penche plutôt vers la deuxième explication. Si mes doigts ont longtemps hésité avant d'écrire cet article, c'est sans doute parce que ce que je veux vous révéler aujourd'hui est si délicat, qu'il me faut prendre mille précautions afin d'en traduire tout le raffinement. Mais l'occasion offerte par mon amie du blog Béluzece était si parfaite, qu'il était temps de parler de Chantons sous la pluie.
Je ris toute seule en écrivant, car moi non plus, je ne comprends pas comment cette vieille comédie musicale arrive à sonner aussi juste.  De vieux morceaux, des canons de beauté d'un autre temps et des effets trop travaillés... Comment cet ensemble décousu arrive à former quelque-chose d'aussi authentique ?
A force de me laisser happer par le son des claquettes de Gene Kelly, je commence à me faire ma petite idée sur la question.

Même après un certain nombre de visionnages, malgré le fait incontestable que j'adorais ce film, je n'arrivais pas, dans un premier temps, à comprendre comment un truc des années 50 aussi kitsh au premier abord est devenu un classique de la comédie musicale, un classique du cinéma tout court. Et c'est cela qui me fascine. La magie opère sous mes yeux à mesure que les minutes s'égrennent, que les chansons passent; et lorsque le générique finit par apparaître et que je reviens à la réalité, je souris, toujours, sans savoir pourquoi. Je le regarde alors à nouveau; qu'est-ce qui rend ce film si unique, bon sang ?
Peut-être que le voilà, le problème; Chantons sous la pluie n'est pas un film qui se voit. Si vous regardez, si vous analyser plan par plan chaque scène, vous trouverez sans doute des trésors de réalisation, mais vous n'éteindrez pas la télévision en souriant.
Chantons sous la pluie est un film qui se ressent. Regardez-le, écoutez-le, laissez-le vous toucher, sans préjugés, malgré le fait qu'il soit d'une autre époque, avec d'autres normes que les nôtres. Acceptez que les costumes soient trop colorés, les gens trop enthousiastes, le coucher de soleil trop rose. Car derrière tous ces artifices se cache une émotion qui, elle, n'a pas vieilli : le bonheur simple de l'instant présent.

"I'm singin' in the rain
Just singin' in the rain
What a glorious feeling
I'm happy again.
I'm laughing at clouds
So dark up above
'Cause the sun's in my heart
And i'm ready for love"

Finalement, pourquoi ai-je cherché si longtemps ?  Toute l'essence du film est résumée dans ces quelques petits mots... Mais il faut dire que la nuance est minuscule. Don ne dit pas qu'il chante, et qu'il est heureux, malgré la pluie. Il dit au contraire qu'il est heureux et qu'il chante sous la pluie. La pluie fait partie de l'instant, et l'instant est parfait. Tout est bien. 
Voilà ce que ce film a réussi à cristalliser. Ce moment que nous avons tous vécu, où notre esprit prend brusquement, sans raison, du recul sur ce que nous sommes en train de vivre à un instant T et où on se dit "Tout va bien", dans le sens le plus strict du terme. Tout est en ordre, à sa place le temps de quelques secondes, dans le chaos inconstant du monde. C'est ce que Don nous chante, et tout le numéro sous la pluie ne traduit que cela. S'il se trempe autant de l'eau des gouttières, n'est-ce pas, symboliquement, pour mieux s'imprégner de cet instant où il réalise combien il est heureux ? Il sait que cet état est passager, et il veut en tirer tout ce qu'il a de plus beau. 
La voilà, la morale de ce film. Lorsque vous vivez l'un de ces rares instants où votre vie se suspend, où vous réalisez à quel point votre bonheur est grand, soyez reconnaissants. Vivez-le pleinement.
Et alors, tout se met en place. Les couleurs vives, les grands sourires, les danses impeccables. Tout est parfait, dans chaque scène, car c'est comme cela que nous apparaît la vie lors de ces moments de plénitude. Le film ne fait que maintenir cet état, habituellement trop court, tout le long de l'histoire. Et c'est le bonheur sans prétention, celui de la vie de tous les jours, qui se dégage de ces 103 petites minutes, qui vous fait sourire à la fin du générique; vous êtes prêts à être heureux. 

Les oeuvres comme Chantons Sous La Pluie, celles qui réussissent, sans tomber dans le ridicule, à exprimer autre chose que du tragique, sont rares. 
Chérissez-les. 
Et surtout, n'oubliez jamais : 
Chantez sous la pluie...


2 sept. 2018

Pari réussi

https://luquilit.blogspot.com/2018/09/pari-reussi.html

 Glissant vitesse grand V sur l’écran lisse de mon téléphone, mon doigt s’est stoppé tout d’un coup, et mes yeux l’ont reconnu.
C’était bien lui, tant d’années après, quelques cheveux en moins et la barbe en plus. Changé, mais peut-être toujours le même ? Il suffisait de voir pour vérifier… J’ai cliqué sur la vidéo. 
Que c'était étrange de retrouver sa voix, ses intonations, comme goûter un petit bout d'enfance. Dommage que Fred ne soit pas avec lui, comme au bon vieux temps. 
 Voyez, ils nous ont tellement marqué que vous savez déjà de qui je parle. Fred et Jamy, Sabine, Marcel, la petite voix, le camion rutilant et la guitare électrique du générique ne font qu'un finalement, et retomber sur Jamy, je n'ai pas honte de le dire, c'était merveilleux ! 
Il intervenait dans un TED Talk, un de ces "discours", toujours filmés, devant un petit public, d'une personne reconnue dans son domaine et qui explique la clé de son succès, sa passion, etc. La vidéo de Jamy était intitulée "Le passeur de savoir", et je l'ai trouvé si belle, avec un si beau message, qu'elle m'a donnée envie d'en faire un article. 
Et puis, à quelques heures de la rentrée, faire une vidéo sur le savoir, ça tombait beaucoup trop bien pour que j'y reste insensible.

Je sais que j'ai l'air un peu trop enthousiaste à propos de C'est pas Sorcier, et en fait, j'ai l'impression que c'est là le problème. J'ai l'impression que rendre hommage aux gens qui ont fait votre quotidien, que vous avez aimé, mais qui ne sont pas des génies couronnés de prix rutilants ou des artistes incompris, ça ne se fait pas. 
Et pourtant, ils ont fait tellement. 
Les connaissances des génies, les œuvres des artistes, sont des travaux d'une valeur inestimable. Mais si personne ne les comprend, ne les utilise, ne se les approprie en somme, gardent-elles toujours cette même valeur ? Personne ne comprenait le travail de Mozart, et il a fini pauvre et malheureux.
D'où l'importance de gens comme Jamy : ceux qui éduquent, qui transmettent, qui aident vos yeux à s'ouvrir aux découvertes. Des passeurs de savoir. 
Jamy n'était qu'un journaliste, il le dit lui-même. Savant de rien, curieux de tout, aimant la science et la culture en général. Avec Fred et tous les autres, ils ont révolutionné les émissions scientifiques à la télévision, ils ont donné, généreusement, et avec pédagogie, à plusieurs générations d'enfants, de jeunes, d'adultes même, mais surtout d'enfants.
Je me souviens qu'à l'époque, tout me semblait à la fois magique et extrêmement simple. Les maquettes de Jamy étaient magiques, mais expliquaient pourtant des phénomènes d'une logique implacable qui, à Fred et à nous, restaient mystérieux sans lui. C'était mes dimanche matins devant la télé, et le bonheur quand la maîtresse disait "je vais vous mettre un C'est pas Sorcier".  J'adorais ça, cette autre manière d'apprendre. 
Le rôle de Jamy, de cette émission, n'est pas le plus ambitieux, n'est pas le plus rutilant. Passer le savoir peut s'avérer assez ingrat, et il me semblait normal, dans l'ordre des choses, de pouvoir leur dire merci un jour. 
A toute l'équipe de C'est pas Sorcier : merci. 
Merci d'avoir fait ce pari un peu fou, de dire que oui, tout le monde pouvait comprendre et s'intéresser à la science, à la découverte, à l'histoire. Merci d'avoir éveiller les esprits, parfois endormis par des cours trop théoriques ou par des spécialistes compliqués, il est vrai. Je n'ai pas peur de penser que sans vous, je ne serais sans doute pas exactement la même aujourd'hui. Sans doute pas bien différente, mais sans le klaxon de votre camion, mes oreilles auraient-elles été autant curieuses de tout ? Rien n'est moins sûr. 
Je sais que ce soir, je ne parle pas pour moi seule. Je sais que nous sommes des centaines, peut-être des milliers, à avoir accueilli avec joie ce savoir distribué sur France 3 avec tant de confiance en nous. Vous êtes inscrits dans la mémoire de tant d'élèves, que même si le changement opéré en eux a été infime, votre impact a été réel. Merci pour ça.
Je sais que ce soir, je peux vous dire avec certitude que ce pari fou, aveugle et même courageux, a payé. Je sais ce que soir, je peux vous dire :

Pari réussi.




la vidéo de Jamy : https://www.youtube.com/watch?v=G4g9yRDbdq0

18 mars 2018

Jaunes et Violettes

https://luquilit.blogspot.com/2018/03/jaunes-et-violettes.html



Devant son ordinateur, en train de taper ces quelques-mots, la scène lui semble encore irréelle. Cela fait à présent une semaine qu'elle est revenue, et elle a toujours l'impression de flotter. 
Les quelques jours depuis son arrivée sonnent faux. Tout sonne faux, et elle se sent effleurée par ce qui l'entoure, sans que rien ne la frappe réellement, sans qu'elle soit vraiment ancrée dans le fleuve du quotidien. Tout semble d'une étrange normalité. 
Dès qu'elle ferme les yeux, elle ne cesse de repenser à tout ce qu'elle a vécu en trois semaines. Trois semaines loin de tout, loin de sa famille, loin de tout ce qu'il empêche de respirer. Un océan entre elle et ceux qu'elle aime. Un océan qui noyait les soucis avant qu'ils lui parviennent. 
Presque. Sauf un. Mais n'en parlons pas aujourd'hui. 
Quelques point d'attaches, même de l'autre côté de l'Atlantique. Une amie française, mais c'est pas grave, elle n'a rien à prétendre avec une amie comme ça. Sa correspondante, qu'elle connaissait déjà. Aucune pression, d'aucune part. 
Cela faisait des mois qu'elle n'avait pas pu reprendre son souffle. Et là, tout d'un coup, une énorme inspiration de l'air humide et frais de l'Etat de Washington, Etats-Unis. 
Elle ferme les yeux.
Vancouver, Portland, Seattle. Le lycée, les grands pins qui vous protègent, les montagnes immaculées qui vous toisent. Le son silencieux de la luge dans la neige; le rire de Zoe qui perce le calme feutré des matins blancs, les nuages qui semblent presque outrés de son éclat de joie. Les trois chats qui miaulent tout ce qu'ils peuvent parce qu'ils n'ont aucune autre préoccupation que de manger et de sortir, et peut-être qu'ils ont raison. 
Le ciel bleu myosotis, rare mais superbe. La musique douce dans la vieille titine le matin, le bruit beaucoup trop fort dans notre bolide le soir. 
Le lever de soleil ambré entre les arbres. 
La lumière qui caresse pour réveiller le matin. Ma grande fenêtre, le froid, les chaussettes en pilou-pilou...
La tête austère de Washington sur les billets. Le drapeau, omniprésent, pour te rappeler la chance que tu as d'être ici. 
Les livres en anglais, la vie en anglais. Mais les rires qui n'ont pas de langue.
"Chieftain Proud", le lycée. Une école ou un décor de film ? Les trophées des équipes de football américains, les photos des cheerleaders. La cafétéria exactement comme dans High School Musical. Les instruments qui s'accordent dans la salle d'orchestre, la biologie incompréhensible. Les cours d'histoire dix fois mieux qu'en France. Le déjeuner à 10 heures du matin, à côté des bus jaunes. 
Mais surtout, les gens. Les gens qui ont le droit de tout, le droit de venir en tongs ou même en talons ouverts/chaussettes. Parce que finalement, ça change quoi ?
Les gens qui te parlent s'ils te connaissent et encore plus s'ils ne te connaissent pas. Les gens qui n'en ont rien à faire de qui tu es, comment tu es à l'extérieur, tant que tu souris et que tu t'exclames avec eux "My goooooood that's amazing !!!!!!!" 
Les gens comme ils sont, ou plutôt comme ils veulent être, avec leurs cheveux roses fluos et leurs palmiers sur la tête même si tu es un garçon. Même si tu es homo.  
Les gens qui ne se plaignent jamais, qui s'excusent toujours.
Elle ouvre les yeux. 
Elle n'oubliera jamais, jamais, ces trois semaines qui ne ressemblent à rien d'autres que ce qu'elles sont, comme les américains. Ces trois semaines aux couleurs de la vie là-bas, aux couleurs du lycée.

Jaunes et Violettes !


12 févr. 2018

Presque rien

https://luquilit.blogspot.com/2018/02/presque-rien.html


Pourquoi est-ce que c'est quand enfin, cela cesse d'empirer que j'ai besoin de l'écrire ?

Ne jamais pouvoir plonger
Dans tes cheveux d'or
Dans ta chemise rose
Dans tes yeux qui nous sondent
Mais qui m'ignorent.

Ne jamais pouvoir caresser
L'ombre grise de ta mâchoire
Tes mains puissantes
Tes épaules dépassant les autres
Y compris mon regard.

Ne jamais pouvoir m'appuyer
Sur ton torse
Sur ton sourire
Sur ton esprit connaissant tout
Sauf le mien.

N'être qu'une ombre,
Silencieuse mais enflammée
Par ta présence qui nous écrase
Et qui marche sur moi
Sans que tu le saches.

Rester impassible
Quand tout devient noir
Et que je m'enfonce
Sans voir le fond
Parce que tu l'aimes
Et que je n'existe pas.

Tout remettre en cause
Même s'il ne me manque presque rien
Mais que ce presque
C'est toi.



Tu n'es presque rien, presque personne.
Mais tu es assez
Pour que le reste n'ait plus d'importance
Et que je me laisse
Engloutir.

25 nov. 2017

Le Grand Tout

https://luquilit.blogspot.com/2017/11/le-grand-tout.html


Comment l'écrire, décrire ? Je ne sais pas, je sais juste qu'il le faut, que j'en ai besoin, parce que c'est si beau, parce que les mots sont les seuls moyens de le dire, d'éclairer. Mon cœur déborde et la fièvre me prend.

Ma dernière obsession en date. Personne n'a vraiment compris pourquoi, ou plutôt, à quel point. Sûrement car parler ne me permet pas de fouiller à l'intérieur, d'atteindre le fond, le vrai, d'arracher les émotions et de tout remonter à la surface. C'est pourquoi écrire est si important.
Voilà, je vais le dire, mais j'ai un peu peur. Je vois déjà mes ami(e)s, parents, lisant cet article, lever les yeux au ciel en souriant, "encore !". Vous ne comprenez pas. Je vais vous expliquer.

Cette obsession, ô grande âme littéraire que je suis (!) c'est une pièce de théâtre, une des plus connues, une des plus appréciées. Cyrano de Bergerac. Un simple nom qui veut dire tant. Je ne peux pas dire que je l'aime, que je l'adore. C'est autre chose, c'est différent. Ces trois petites heures, elles ont réussi à résonner en moi, à trouver un écho quelque-part là-dedans. Je ne sais pas vraiment lequel, mais je sais qu'il existe.

J'ai lu la pièce il y a quelques années, il y a environ trois ans je crois, et à ce moment-là, on peut dire sincèrement que cela m'avait plu. Drôle et émouvant à la fois, j'avais été touchée par l'histoire, les personnages, les belles idées derrière le récit; je me souviens plus précisément de la fin, que j'avais trouvé superbe, et qui avait même réussi à m'arracher quelques larmes, chose très rare pour un texte chez moi.
Et puis l'été dernier (décidément il s'en est passé des choses), le 4 juillet, je suis allée voir au cinéma la retransmission en direct de la version de la comédie française, la mise en scène de Denis Podalydès.

Ça n'a plus jamais été pareil.

Bizarrement, ça n'est pas devenu tout de suite une obsession, même si j'ai été très émue dès le premier visionnage. Je me souviens que quelques jours après j'allais chez ma meilleure amie et que j'étais encore marquée au fer par la représentation. J'aurais adoré aller revoir la pièce mais je n'en avais pas la possibilité, c'est pourquoi mon souvenir s'est adouci. Je refuse de dire estomper, car tout était précis et vif dans mon esprit, disons que ce moment s'était rangé dans une case mémorielle pour se garder à l'abri, mieux se conserver, et que j'avais refermé la boîte afin qu'il ne prenne pas la lumière. 
Et puis, quelques semaines plus tard, ma professeur de français a annoncé que nous allions l'étudier cette année. 
Alors le souvenir a commencé à se sentir trop à l'étroit dans son petit carton, au moment où le cinéma repassait la mise en scène que j'avais vu pendant l'été. J'y suis retournée trois fois en tout et pour tout.
J'ai pleuré à chaque visionnage.
Qu'est-ce qui me tire des larmes, qu'est-ce que je ressens devant le théâtre en général, encore plus devant Cyrano ? Tout, c'est cela qui est magique.
Le rire, le chagrin, l'amour, la pitié et la compassion, l'ironie amère et le conte merveilleux, la petite histoire charmante et la grande fresque tragique.
Ces personnages terriblement humains, atteignant la perfection de l'imperfection de l'âme. La douleur et la douceur, mélangées toujours. 
Mon cœur explose, les larmes jaillissent, petits cristaux d'émotions qui n'expriment pas la moitié de ce que je contient réellement. Je vis plus, plus vite, plus fort, car durant quelques instants, je traverse un condensé de la vie de l'Homme et ce qu'elle a de plus superbe.
Pendant quelques heures, je ne suis plus moi, je suis une pluralité magique et fatale, je suis un Tout. J'aime comme Roxane, je pense comme Cyrano, j'agis comme Christian, ou alors l'inverse, prenez-le dans le sens que vous voulez, je tourne et retourne dans ce trio incroyable, ce système solaire miniature dont l'étoile est le héros à l'âme bien plus grande que son nez.
Je suis vivante, et je respire enfin de ne plus être enfermée à l'intérieur de ce minuscule réceptacle que je suis, je sors, je suis libre ! Libre de n'être qu'une pensée enfin, une pensée qui se coule dans l'univers d'Edmond, qui interchange les émotions au gré des vers, une pensée qui se contente d'embrasser les mots, la beauté d'un rythme, d'une phrase, qui se laisse caresser par un geste de la main, par la poésie qui jaillit de chaque scène.
Je me laisse étreindre par tant de beauté, celle de la réalité et de tout ce qu'elle peut contenir, sans jamais tomber dans la lourdeur. 
Pendant cinq actes, j'inhale une bouffée de Tout, de ce qu'il y a de plus gracieux dans le bonheur comme dans le malheur.
Pendant cinq actes, je suis ailleurs, dans le monde incroyable, unique en son genre, du théâtre. J'oublie le siège, la scène ou l'écran, je m'en vais en voyage. 
Sur la Lune ?



22 oct. 2017

L'amour viendra après

https://luquilit.blogspot.com/2017/10/tout-commence-cet-ete.html




Tout a commencé cet été.

Il faisait encore beau et clair, et comme tous les ans je m'étais rendue pour quelques jours sous les sommets protecteurs de mes Hautes-Alpes favorites. Là-bas, entre l'eau turquoise de la piscine et les vigoureuses piques du soleil, j'ai eu envie de filmer un petit boomerang pour le poster sur Instagram, en véritable enfant du XXIème siècle.
Une fois le tout réalisé, j'ai reçu dans mes DM des commentaires adorables de plein d'amies, mais il y en a un qui m'a marqué, qui a bougé au fond de moi jusqu'à éclore aujourd'hui et donner naissance à cet article.
La jeune fille qui m'a envoyé ces quelques mots (je l'embrasse si elle passe par là) m'a tout d'abord complimenté, puis, à mon remerciement, a répondu ceci :

"Je t'assure, tu ne te vois pas objectivement."


Sur l'instant, ces mots ne m'ont pas particulièrement frappée, mais ils ont refusé de s'effacer et ont continué à tourner dans mon esprit. Cette minuscule phrase me permet d'aborder un sujet dont je voulais depuis longtemps parler par ici; les complexes, la beauté, notre regard sur nous-même.
Parce que finalement, peut-on se voir objectivement ?


Ce qui est drôle, c'est que la fille qui m'a envoyé ce message semble, au premier abord (et je précise que je ne la connais pas extrêmement bien) assez complexée par son physique en général. Alors pourquoi est-ce si dur de suivre un adage que l'on dispense aux autres, et que l'on sait bien fondé ?

Tout simplement parce que son conseil, aussi bienveillant soit-il, est impossible à appliquer en pratique.
Il est impossible de se voir de manière totalement partiale, dénuée de jugement. Nous vivons en permanence, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept et pendant toute notre vie, dans ce petit réceptacle qui contient tellement. Comment peut-on espérer prendre un recul suffisant pour s'observer d'un œil juste, sachant que nous n'en avons jamais la possibilité physique ? C'est irréalisable.
On lit souvent, dans les magazines, des astuces permettant d'arrêter de complexer, de renforcer sa confiance en soi, et attention, ses conseils sont loin d'être tous mauvais. Ce qui me dérange en revanche, c'est cette conclusion qu'ils offrent à chaque fois : "suivez nos conseils et vous serez totalement heureux, oubliez tous vos complexes, ne pensez que au positif !" Évidemment je caricature un peu, mais pas tant que ça.
Cette vision me semble un peu embellie, un peu trop simple. Face à elle, il y a trois types de personnes : celles qui lèvent les yeux au ciel et déclarent que ça ne fonctionne pas, celles, comme moi, qui restent sceptiques et essayent de se faire leur propre avis sur la question, et celles, pleines de bonne volonté, qui s'efforcent d'appliquer les idées dispensées, parfois à leurs dépends. La jeune fille dont je vous parlais tout à l'heure appartient à cette dernière catégorie, selon moi (mais encore une fois, je peux me tromper).
Elle et beaucoup d'autres prennent ces astuces à la lettre, et décident d'oublier leurs complexes, de bloquer toutes leurs mauvaises pensées, de rester sourdes. D'après ce que j'ai pu voir, elles ne font qu'éviter le problème, ce qui ne marche pas très bien. Elles commencent alors à éviter les miroirs, un certain type de tenues (les maillots de bain par exemple) de peur que leur barrage intellectuel cède et qu'elles se retrouvent à nouveau face à leurs angoisses. A côté de cela, elles répètent à tout-va les conseils qu'elles s'efforcent d'appliquer, comme si elles détenaient la clé du bonheur, comme pour se convaincre. Ces personnes sont elles moins complexées pour autant ? Je ne crois pas.
"The only thing we have to fear is fear itself * " disait F. Roosevelt. Autrement dit, esquiver les soucis ne pourra pas les régler. Tout passe, comme beaucoup de choses j'ai l'impression, par une notion d'équilibre.
Il est normal, naturel, rassurant ? de complexer. Il est normal de ne pas aimer certains aspects de soi, de parfois se murmurer "et si..." à propos de telle ou telle partie du corps. Il est normal de vouloir changer, c'est humain. Cela ne sert à rien de vouloir réfréner votre humanité.
Au lieu de se dire "J'ai des complexes, c'est mal, je devrais me trouver belle pour être mieux avec moi-même", dites-vous "J'ai des complexes, comme tout le monde. Il y a des choses chez moi qui ne me plaisent pas, tant pis, passons outre ! Tant que cela ne m'empêche pas d'avancer dans la vie, pourquoi s'en soucier plus ?"
Et là, magie ! Les complexes ne vous pourriront plus la vie. Parce que vous les avez écoutés, vous les avez pris en compte, mais pour autant vous avez décidé qu'ils ne régiraient pas votre existence.
Ils ne disparaîtront pas, comme je l'ai dit, il est normal de se vouloir parfait. Simplement, lorsqu'ils vous traverseront l'esprit, regardez-les, et laissez-les s'en aller de nouveau. Je ne dis pas que c'est un travail facile, mais il a le mérite d'être plutôt efficace en ce qui me concerne.
Ne vous forcez pas à vous aimer si vous n'en êtes pas capable pour l'instant, essayez juste de composer avec ce que la nature a consenti à vous donner; faire du sport ou pas, s'habiller, se coiffer de telle ou telle façon sont des manières de le faire.
Pendant longtemps je voulais absolument changer, je ne me supportais pas. Et puis, un jour, le déclic s'est fait, j'ai réalisé tout ce que je viens de vous expliquer, j'ai commencé à le mettre en pratique. Cela ne signifie pas que je me trouve géniale, juste que j'ai appris à relativiser sur mes défauts et, du coup, à voir davantage mes qualités.
Bien sûr, qu'il y a des jours où je me trouve moins bien que d'autres, voire que je me trouve carrément laide et bête. Bien sûr, que si un bon génie passait par là, et qu'il me demandait ce que j'aimerais changer chez moi, je saurais exactement quoi lui répondre. Mais cela n'arrivera pas, alors pourquoi s'empoisonner la vie ?
En attendant, la plupart du temps, je me sens bien. Je me respecte. Les choses ont été posées à plat sur une table et mon âme a tiré le drapeau blanc. J'avance, main dans la main, avec un corps qui a le mérite d'être le mien. Je me connais et surtout, je me reconnais. Oui, c'est moi, et c'est comme ça.


Acceptez-vous. L'amour viendra après.


* La seule chose que nous devons craindre, c'est la peur elle-même

21 sept. 2017

L'appât du gain

https://luquilit.blogspot.com/2017/09/lappat-du-gain.html

J'ai longtemps hésité avant de publier cet article, mais l'énervement a eu raison de ma peur, ma peur de dénoncer.