23 août 2017

Le prix du succès

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Salut à tous ! 

Il y a quelques temps, juste ici, je vous parlais d'un concours de nouvelles auquel j'ai participé et dont j'ai gagné le premier prix. J'hésitais à publier le récit par ici, mais finalement je me lance !


Quelques précisions avant de commencer : Le concours d'écriture auquel j'ai participé était régional, et ouvert aux lycéens et aux adultes, dans deux catégories distinctes. Le thème de cette année était "l'art du crime", plus précisément "une œuvre d'art au cœur d'une intrigue policière". Il nous était ensuite précisé que nous avions le choix de faire figurer l’œuvre d'art en tant que victime, mobile ou arme du crime. Ensuite, c'était liberté totale, à nous de nous débrouiller avec cette consigne !
Notre texte finale ne devait pas excéder plus de 15 000 signes, c'est à dire presque cinq pages en police 12. Si je m'étais écoutée, elle aurait fait bien plus haha :)
Il n'empêche de cinq pages, c'est quand même pas mal pour un seul article. J'ai donc décidé de diviser ma nouvelle en deux articles différents, qui seront postés à la suite, à une semaine d'intervalle... Ben quoi, dans une intrigue policière il faut bien faire un peu durer le suspens non ?

Allez, assez bavardé à présent, je vous laisse avec mon humble petite fiction. Éteignez la lumière, trouvez-vous un fond musical approprié, et c'est parti pour l'aventure...






Le prix du succès


Il faisait un temps idéal.
Juste un peu au-dessus de son casque, le toit biscornu croquait joyeusement le ciel bleu azur. L'air sentait l'insouciance de l'été et la peinture fraîche, qu'il étalait avec soin sur une partie de l'immeuble en face de lui. Il souriait, heureux sous la chaleur de début juillet. Son débardeur d'ouvrier, rendu multicolore par les éclats de couleur, était soulevé paresseusement par le vent sec. Il adorait son travail, contrairement à beaucoup de ses collègues ; faire éclater des bouts de lumière colorés sur les murs de son petit village paraissait à ses yeux le plus beau métier du monde.
La place centrale du village, désertée au profit d'endroits plus propices au farniente des grandes vacances, semblait regarder d'un œil intrigué ses gestes précis de professionnel. Concentré sur sa besogne, il chantonnait machinalement le dernier refrain qui passait à la radio. Il ne dérangeait personne, tous les autres ouvriers étaient partis se rafraîchir. Tout était bien.
Alors que son rouleau commençait à peine à étaler la seconde couche, l'impossible arriva. Sous ses pieds, il y eu un minuscule bruit, qu'il ne remarqua qu'à demi. Et puis, sans qu'il ait pu réagir, l'échafaudage commença à s'effondrer.
Son fredonnement se transforma en cri d'horreur alors qu'une vague de panique envahissait ses veines, et qu'il sentait sous lui le sol de fer onduler et se transformer en une mer de métal au crissement insupportable. L'inévitable se produisit, sa jambe dérapa et il commença sa course vers le sol. Sa chute dura une éternité, pourtant il n'eut pas le temps d'appeler à l'aide, de penser à sa famille, de regretter une fin si brusque et si inattendue. La dernière, l'unique chose qu'il ressentit avant sa mort, ce fut la douleur vive qui lui traversa le bras alors qu'un angle de l'échafaudage brisé rentrait dans sa peau et le coupait profondément.
Le pot de peinture éclata par terre en touchant le sol, et la couleur lumière se mélangea au sang qui quittait lentement le corps, formant un fleuve dont la vie avait fui. 

* * *
- Messier !
En prenant une profonde inspiration, il roula des yeux en plongeant la tête dans ses mains. C’était reparti…
- Messier, j’ai à nouveau besoin de vous. Pirot vous attend devant l’entrée, il vous donnera plus de renseignements. Vous partez devant, j’enverrai une équipe vous rejoindre. Avec un manque de motivation presque insurmontable, il reposa le combiné au plastique jauni et se leva en s’étirant et en jetant aux alentours un regard fatigué.
La chaleur étouffante qui régnait dans le petit espace pénétrait par la fenêtre décrépie dont l’isolation était pour le moins douteuse, et la lumière éclatante allait frapper une affiche délavée vantant les mérites des forces de l’ordre, qui servait en vérité à dissimuler habilement une tâche d’humidité antédiluvienne. Les rayons du soleil, qui auraient pourtant dû redonner un peu de vie à la pièce, semblaient au contraire souligner tous ses défauts aux yeux de Messier. Là-bas, le papier peint qui se décollait à l’angle du mur, ici, les taches de café qui ornaient le linoléum vieillissant au coin du meuble, meuble bancal qui restait droit uniquement grâce à un carnet de contravention qu’on avait plié puis glissé sous l’un de ses pieds. Avec une once de culpabilité, il se demanda s’il n’aurait pas pu passer un coup de balai de temps en temps. Mais tout semblait si immobile, presque éternel… Il n’osait pas déranger cet espèce de délabrement inexorable. Il n’osait jamais rien, de toute façon. Il se méprisait.
« Pourtant, tu aurais pu ne pas devenir un petit policier inutile, murmura une petite voix aux accents réprobateurs. Si tu avais été assez courageux, tu te serais lancé dans la seule chose que tu n’aies jamais aimé. »
La peinture.
Pour la énième fois, il imagina ce que sa vie aurait été s’il avait postulé dans l’école des beaux-arts de la grande ville d’à côté. S’il avait passé des heures à regarder la courbe d’une hanche, à tracer sur sa feuille les méandres des nuages du ciel. Si au lieu d’écouter les autres, les conventions, la voix de la sagesse, il avait choisi de caresser le papier. Peut-être aurait-il été heureux. Peut-être pas. Mais au moins aurait-il ressenti autre-chose que la torpeur lente qui le tuait à petit feu, que cette langueur insupportable de la routine qui empoisonne.
Encore une fois, il avait été trop lâche.
Avec amertume, il claqua la porte écaillée et s’enfonça dans le couloir sombre.

Quelques minutes plus tard se profilaient devant lui et Pirot l’immeuble dont la façade inachevée constituait le principal témoin de l'accident qui avait eu lieu un moins de dix minutes auparavant. Messier entendait déjà glisser près de ses oreilles les murmures horrifiés du petit attroupement qui s'était formé au bas du mur. Il serra les mâchoires.
– Police...faites place s'il vous plaît, police...pardon...
Le badge tendu au bout de son bras, il ne voyait que les pieds de Pirot qui lui creusaient une tranchée provisoire dans la marée de bras et de jambes. Il bouscula une grosse femme blonde, écrasa le pied d'un jeune homme brun et écarta du bras l'appareil photo d'un journaliste de la feuille de chou locale avant de se retrouver, tout d'un coup, seul face au corps étendu, marionnette coupée de ses fils.
A sa gauche, Pirot eut un haut le cœur en découvrant la scène, qui paraissait figée dans le temps, arrêtée au moment fatidique ou le corps avait touché le sol. Les chuchotements des témoins semblaient à présent assourdis, appartenant à une autre réalité que les membres désarticulés du pantin devant eux. Tout cela faisait penser à une toile particulièrement sinistre de Munch.
Au fil des cases qu’il cochait dans le formulaire, Messier en apprenait un peu plus sur l’homme étendu devant lui. Il avait chuté d’environ dix mètres, sa boîte crânienne semblait avoir éclaté sur le coup. Au moins n’avait-il pas souffert. Quelques autres blessures, des égratignures et une coupure assez profonde dans le bras, qu’il avait dû se faire en essayant de se rattraper. Alors qu’il s’occupait des photos, l’équipe arriva et commença à enrubanner les alentours du ruban rouge et blanc si reconnaissable. Une fois qu’il eut pris en photo la scène, Messier fronça les sourcils. Quelque-chose n’allait pas. Au lieu de s’intéresser au pauvre bougre, il posa son regard sur les décombres qui l’entouraient. Par chance, et aussi étonnant que cela puisse paraître, les différentes pièces de métal qui composaient l’échafaudage n’étaient pas très abîmées, justes tordues et séparées les unes des autres. Pendant plusieurs minutes, il examina avec attention la construction détruite dont la brusque dislocation avait sûrement provoqué la mort de l’ouvrier. Bien sûr, il n’y connaissait pas grand-chose, mais il ne comprenait pas pourquoi ce qui était si bien assemblé s’était si brusquement brisé, car tout semblait en très bon état. Il n’y avait pas de pièces défectueuses, d’éléments fragiles qui auraient pu expliquer la chute. De plus, d’après quelques témoins qui étaient arrivés quelques secondes après l’accident, l’homme était seul lorsque tout s’était produit, on pouvait donc exclure l’hypothèse d’un trop grand nombre d’ouvrier dont le poids aurait été trop lourd pour le squelette de métal. C’est alors que le doute, l’affreux doute sournois et insidieux, commença à se distiller en lui. Et si…Si ce n’était pas qu’un accident ?



                                                                                         Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de l'histoire...





A bientôt,

                              

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