30 août 2017

Le prix du succès #2

https://luquilit.blogspot.com/2017/08/le-prix-du-succes-2.html



Salut à tous !


Alors, impatients ?

La semaine dernière je vous ai posté le début de ma nouvelle avec laquelle j'ai remporté le premier prix d'un concours régional. ( Pour voir l'article c'est par là ). Aujourd'hui il est temps que je vous laisse découvrir la suite !

 


Messier, petit policier sans envergure, s'ennuie lors d'opérations de routine depuis qu'il a renoncé à étudier l'art dans sa jeunesse. Un jour, alors qu'il va constater la chute d'un échafaudage qui a provoqué la mort d'un ouvrier, il se prend à examiner la scène et le doute s'insinue. Et si...


Et si…Si ce n’était pas qu’un accident ?
 « Voyons, qu’est-ce que tu racontes » se dit-il en fronçant les sourcils. « Tu t’ennuies trop, mon vieux, tu commences à perdre la boule. » Vivement qu’il retourne chez lui, au calme, entouré de ses précieux magazines d’art.
Dans un soupir, il enfouit ses interrogations sous une couche de mauvaise humeur, et se mit en marche vers le domicile de la victime. C’était l’heure d’aller annoncer à une femme qu’elle était veuve.

Quelques heures plus tard, et non sans soulagement, Messier tourna la clé dans la serrure. En entrant chez lui, il accrocha sur le porte manteau sa veste, mais aussi les larmes de l’épouse de l’ouvrier et l’incompréhension dans le regard de ses enfants. Ce qui est au travail reste au travail.
L’esprit plus tranquille, Messier s’affala dans son canapé en fouillant parmi les revues pour trouver le journal de la région qu’il avait acheté le matin même mais qu’il n’avait pas eu le temps d’ouvrir. Il avait à peine vu le gros titre, mais ce qu’il en avait lu l’avait fait bondir : des rumeurs chuchotaient que monsieur Krav, jeune peintre en vogue, et qui commençait à se faire connaître du grand public, avait déménagé dans la région. Il en était un grand admirateur. Avec excitation, il parcourut rapidement les lignes de l’article qui le concernait. Et son cœur bondit. Non seulement Krav s’installait dans sa région, mais plus précisément, selon les journalistes, dans la petite commune où il habitait.
C’était tout bonnement extraordinaire, une chance énorme ! Il allait sans doute le croiser dans les rues… Incroyable. Et puis, l’article signalait aussi que Krav allait se remettre à peindre, et pas avec n’importe quelle peinture. Celle qu’il avait créé, celle qui enchantait tous les critiques d’art et à laquelle il devait sa renommée mondiale. Une photo de la seule production à ce jour réalisée avec illustrait d’ailleurs l’article, et en posant ses prunelles dessus Messier sentit son souffle frémir.
Quiconque contemplait l’étendue veloutée ressentait les mêmes émotions. Elle était magnifique, chaude et onctueuse, rassurante et faisant frissonner à la fois. Elle semblait courir sur l’étendue immaculée, invitant le regard à s’y perdre toujours, à la fois secouant vos passions et déchaînant une plénitude qui vous envahissait. La perspective d’autres créations utilisant la même couleur ravissait Messier et lui procurait un enthousiasme qu’il ne se connaissait pas.
Ce soir-là, il s’endormit sur place, en serrant dans ses mains l’article sur Krav, comme une promesse.

* * * 

Suivant son instinct, le policier avait évoqué ses maigres hypothèses au commissaire dès le lendemain, mais celui-ci lui avait adressé un sourire en lui affirmant qu’il se faisait des idées. Cependant, Messier, que quelque-chose dérangeait sans qu’il sache exactement quoi, n’arrivait pas à oublier l’affaire. Et lorsqu’il demanda timidement, quelques jours plus tard, si on pouvait engager un expert pour examiner l’échafaudage de plus près, son supérieur avait tout simplement éclaté de rire.
Alors Messier se laissa ronger par le travail. Quand il ne passait pas des heures à chuchoter à voix basse, seul dans son bureau, échafaudant des théories fumeuses, c’est qu’il écrivait des interminables lettres sans queue ni tête à Krav, sa deuxième grande obsession, qu’il n’osait pas aller rencontrer. De temps en temps, il sortait pour aller régler d’autres dossiers ; ici c’était un conducteur qui avait traversé son pare-brise lors d’un accident de voiture et s’était fait égorger par le verre coupant, là-bas une imbécile qui s’était accidentellement coupé l’aine et était morte avant d’avoir pu téléphoné à quelqu’un. Malheureusement pour lui, aucun de ces incidents ne le détournait du mystère étrange qui nourrissait sa folie.
Et puis, un jour, il découvrit.
Il tomba, au fil d’une recherche internet, sur une photo de Krav. Perplexe, il se figea devant le visage aux longs traits fins, surmonté de cheveux noir d’encre. Quelque-chose l’appelait, du fin fond de son cerveau, comme un cri lointain qui réclamait de l’attention. Et plus il écoutait ce cri, plus il devenait fort, évident, omniprésent.
C’était devant l’échafaudage détruit, alors qu’il traversait la foule de curieux devant le cadavre du défunt…
 « …Il bouscula une grosse dame blonde, écrasa le pied d’un jeune homme brun… »
 « …D’un jeune homme brun… »
Le même que sur la photo.
A partir de ce moment, il n’eut plus qu’une certitude : c’était lui.
Comme dans un rêve, il se rendit devant la demeure de Krav, sonna. Celui-ci lui ouvrit, en déclarant qu’il l’attendait depuis un moment. Assis dans un fauteuil confortable en compagnie du meurtrier, Messier n’ouvrit la bouche qu’une seule fois.
 - Pourquoi ?
L’autre souri d’un air contrit.
- Ce n’était pas mon premier meurtre. Mais c’était ma première erreur. Rester sur les lieux quand la police est arrivée, bien que je sois très discret et que je montre rarement mon visage à la presse… je n’aurais pas dû. Aujourd’hui, je vais réparer cette faute. Mais avant, je vous dois des explications.
Il se leva et contempla l’extérieur par la fenêtre.
 - Voyez-vous, mon cher monsieur, j’ai toujours voulu la gloire. Entrer dans l’Histoire. Seulement, je n’ai jamais été très doué en quoique ce soit, mon seul talent a été de trouver cette nouvelle couleur, cette couleur que tout le monde trouve si belle, si étrange, si obsédante.
Voyant que Messier ne comprenait pas, il s’expliqua.
 - N’avez-vous pas remarqué, mon cher, tout le sang dans les derniers accidents qui sont survenus par ici ? La profonde coupure dans le bras de l’ouvrier. Cet homme qui se retrouve égorgé lors d’un accident de voiture. La femme qui se coupe l’aine. Et le sang qui gicle, gicle. Vous n’avez remarqué que l’anomalie de l’échafaudage, ma seule -et regrettable- erreur, mais si vous avez été plus attentif aux dossiers de ses derniers temps, peut-être auriez-vous fait le lien plus tôt entre tous ces « accidents ». Peut-être auriez-vous fait le lien plus tôt avec moi.
Messier était toujours perdu. En quoi ces assassinats avaient-ils un lien avec le travail du peintre… ? Alors un éclair traversa son esprit torturé, et en un quart de seconde, il saisit. Ce qu’il réalisa le souleva d’horreur. C’était impossible…
Krav s’esclaffa.
- Tout a un prix, mon ami. Et si dévisser le boulon d’un échafaudage, surgir au milieu de la route, saigner à blanc une jeune femme ou encore -il gloussa- couper les veines d’un policier devenu fou est ce que je dois faire pour être reconnu de tous, je le ferais. Appelons ça, disons… Le prix du succès.
En prononçant ces mots, il sortit un couteau de la poche de son pantalon et, avant que Messier, paralysé, ait pu faire un geste, lui trancha le poignet. 

* * *

               En chantonnant, il s’approcha lentement du cadavre du curieux qui refroidissait. Il se dit qu’il ferait passer ça pour un suicide, rien de plus simple. Précautionneusement, presque avec amour, il s’empara de la tasse vide que celui-ci avait laissé tomber sur le tapis alors qu’il sombrait vers la mort. Il l’appuya doucement contre la blessure écarlate de l’homme étendu et récolta le précieux nectar sans lequel il ne serait rien. Avec légèreté, il marcha vers une toile en cours de réalisation qui l’attendait sagement, seule complice de son secret, et se saisit de plusieurs pigments qu’il mélangea avec le contenu du récipient. Alors, il jeta avec violence sur la surface presque vierge la couleur somptueuse, sauvage et fascinante, d’un rouge éclatant tirant sur le violet, celle à qui il devait tout, celle qu’il était impossible d’obtenir sans en payer le juste prix.


FIN 




Et voilà, c'est terminé. J'espère que ça vous a plu. Je vous dis à la prochaine sur mon blog ou ma chaîne Youtube !



A bientôt,

Billets doux :